Choc Wallon : les origines d’une rivalité brûlante

Sclessin accueillera ce dimanche un choc wallon à l’odeur particulière. D’habitude si bruyant pour cette affiche, le stade du Standard risque de sonner bien creux en l’absence de tout supporter.
Mais si les événements fâcheux se sont multipliés au cours des dix dernières années, ce ne fut pourtant pas toujours le cas entre les deux clubs wallons.
À l’aube d’un match indécis, retour sur les origines d’une des rivalités les plus vives du Royaume.
Le terreau
Forts de leur identité locale, le Sporting Charleroi et le Standard de Liège comptent à l’origine bien des points communs. Installés au cœur de leurs cités minières, les clubs vivent au rythme de l’industrie de la région, livrant alors bataille avec leurs voisins proches.
En bord de Meuse, le derby face au RFC Liège provoque le plus d’engouement, tandis que le Sporting s’oppose à l’Olympic Charleroi. Alors loin d’une guerre ouverte, carolos et liégeois s’aident même à se maintenir l’un l’autre en première division au début des années 50.
Mais tandis que leurs rivaux déclinent progressivement vers les échelons plus modestes du football belge, seules deux écuries prétendent alors à la place de N°1 dans le sud du pays. Exacerbée par la différence de statut grandissante entre un Standard régulièrement vainqueur et des Zèbres au palmarès quasi-vierge, une rivalité s’installe progressivement au tournant des années 70.
Premières tensions
C’est sur le terrain que naîtront les premiers griefs entre les deux clubs. Adversaires dans la course au titre en 1969, le Standard est sacré champion avec cinq points d’avance sur Charleroi, avant de participer deux ans plus tard à l’effondrement du Sporting.
En octobre 1970, le Standard affronte l’Antwerp, alors principal concurrent des pensionnaires du Mambourg pour le maintien en D1, et aligne ce soir-là un quatrième joueur étranger sur la pelouse. Le règlement n’en accepte que trois à l’époque, et le matricule 16 est déclaré perdant sur tapis vert, offrant de précieux points aux anversois, et condamnant Charleroi à la relégation en fin de saison.
Si rien n’a jamais permis de confirmer quelque intentionnalité que ce soit, cet événement marque la première rancoeur réelle, base d’une rivalité naissante.
Les deux décennies suivantes ne manquent pas de creuser l’adversité, avec pour point d’orgue le transfert de Régis Genaux. Né et formé en partie à Charleroi, il choisit de rejoindre Sclessin en 1990 et brise le gentleman’s agreement en place à l’époque. Il devient dès lors la cible principale des supporters carolos, qui resteront longtemps désabusés par cette trahison.

Trois ans plus tard, Sporting et Standard s’affrontent en finale de la Coupe de Belgique, avec un enjeu particulier de chaque côté : les Rouches ont l’occasion de mettre fin à une disette de dix ans sans trophée, tandis que les carolos espèrent arracher le premier titre majeur de l’histoire du club. Le match est marqué par cette tension, qui s’embrase lorsque Philippe Léonard blesse Olivier Suray. Les carolos parlent d’attentat, le joueur avance la défense de l’accident, et le sentiment d’injustice gagne les rangs noir et blanc autour de l’arbitrage, tandis qu’ils assistent impuissants à la victoire liégeoise dans l’enceinte d’Anderlecht.
La rivalité gagne les tribunes
Le tournant des années 2000 est une nouvelle fois décisif pour l’aversion que se portent aujourd’hui les deux rangs. Les rencontres s’enveniment, poussées par le public désormais acteur de la rivalité.
Les Ultras Infernos sont fondés en 1996, rejoints en 2004 par le PHK, tandis que les Storm s’installent au Mambourg en 2001. L’avènement progressif de ces groupes organisés permet d’envisager l’entretien d’un chambrage mutuel sur le long-terme, qui prend alors toujours sa source dans les événements du terrain.
En octobre 2005, le Standard reçoit en leader un bastion carolo qui l’a éliminé de la Coupe plus tôt dans l’année. Dès le début de la rencontre, le rythme est haché. Les joueurs se rendent coup pour coup, et l’inévitable survient en fin de partie, avec une bagarre entre joueurs et pas moins de dix cartons distribués dont deux rouges.
Un climat électrique récent
Les débordements réguliers auxquels nous assistons aujourd’hui restent profondément marqués par les décennies précédentes, mais semblent depuis une quinzaine d’années également marqueurs de l’état de santé de deux clubs.
Le premier exemple applicable nous renvoie en 2011. Le Standard, double champion en 2008 et 2009, reçoit un Sporting au bord de l’implosion. Bons derniers du championnat, les supporters zèbres grondent contre leur direction, assistant impuissants à la décadence du blason qu’ils défendent. Pourtant, ce sont les Liégeois qui agissent les premiers en lançant un fumigène vers le gardien adverse alors qu’ils mènent 2-0. Le match est interrompu, et les tribunes reçoivent la foudre des joueurs pour ce geste incompréhensible. Mais dans un contexte explosif, les visiteurs répliquent : ils lancent des balles de tennis sur le terrain, puis tentent de briser les barrières de sécurité, provoquant l’arrêt de la rencontre, mais le début de l’escalade.
La saison 2012-2013 sera douloureuse pour les défenseurs du Sporting. Battus 2-6 au match aller, Pocognoli lance alors une tradition difficile à avaler des deux côtés en allant planter un drapeau rouge et blanc au centre de la pelouse. Au retour, la défaite 6-1 provoque le courroux des Carolos, qui utilisent de nouveaux projectiles (sièges et fumigènes) pour tenter d’interrompre la rencontre.

Cette escalade de provocations aboutit en 2015 à la mise en place d’une procédure spécifique, après une nouvelle rencontre marquée par les abus. Interrompue à la 79e minute alors que Charleroi mène 2-1, le Standard l’emporte 2-3 à la reprise après qu’un de leurs supporters ait visé Penneteau.
Les instances tranchent : une rencontre pourra désormais être arrêtée définitivement, avec une défaite sur tapis vert pour l’équipe dont le public serait jugé responsable des débordements. La règle est appliquée dès l’année suivante, où aucun club ne récolte de points le 4 décembre 2016 à la suite de nouvelles interruptions.
Si cela a pour effet de calmer les esprits pour les saisons suivantes, le retour aux tribunes après la période Covid donne un nouveau coup d’accélérateur au mouvement : match arrêtés et sanctions administratives en 2021, jet de rats morts dans les blocs du Standard et envahissement de la T4 en 2023, la rivalité entre les groupes de supporters atteint son paroxysme. Le 6 avril 2025, des engins pyrotechniques sont retrouvés sous les sièges visiteurs du Mambourg en amont de la rencontre, avant une nouvelle tentative de plantage de drapeau par Epolo un an plus tard, annonçant l’explosion du dernier choc wallon en date, dont tout le monde se souvient encore précisément.
Ce que les tensions reflètent
Contrairement aux idées reçues d’une partie du public, la rivalité carolo-liégeoise ne compte donc pas une histoire séculaire. Historiquement proches sur le plan de l’identité mais différents par le statut, les deux clubs ont progressivement terni leurs relations et accepté l’antagonisme imposé par leurs tribunes respectives, en raison d’événements marquants mais surtout par la force des choses.
Le déclin rapide de leurs ennemis originels, combiné au manque de représentation de la Wallonie dans le paysage du championnat belge, est un premier élément de contexte important. Le duel pour la place de N°1 du sud du pays s’est imposé de lui-même, au gré de l’évolution de notre compétition.
Mais cette opposition s’applique bien sûr au rayonnement des deux entités. Le Standard, fort de dix titres de champion, a longtemps laissé planer son ombre sur un Sporting au palmarès bien trop maigre, mais la tendance est au nivellement.
De plus en plus proches sportivement, les enjeux ont amené une couche de drame supplémentaire aux rencontres chaque saison. Le contexte interne des clubs a bien sûr joué un immense rôle dans la progression des tensions, passant d’un duel déséquilibré à un réel choc, décisif pour le classement de chacun.
La ferveur de leurs supporters, ainsi que le cercle vicieux qui s’est installé par les réponses incessantes à chaque provocation, a terminé la création d’une rivalité figurant aujourd’hui parmi les plus vives du football belge.
Ce dimanche après-midi, un nouveau chapitre s’apprête à rendre son verdict dans un duel wallon particulier. Pour, après des années de titres à scandales offerts à la presse, se recentrer enfin sur le volet sportif ?
