La cure de jouvence de la Serie A : Partie 1
En Serie A, l’expérience règne. Traînant parfois une réputation de championnat vieillissant, la course au titre est cependant imprévisible ces dernières années. Et pour continuer à se battre aux avants-postes, certaines équipes font le choix de la jeunesse.
De plus en plus de jeunes joueurs parviennent à faire leur trou en Italie, selon des modèles bien différents suivant le club.
Dans cette première partie, intéressons nous à l’exemple d’un club tourné vers les jeunes : Como 1907.

Depuis la fin de l’hégémonie de la Juventus au tournant des années 2020, la course au titre est chaque année haletante en Italie. Porté par de plus en plus de projets intéressants, le championnat est très difficile à prévoir en début de saison, comme en atteste le palmarès récent de quatre champions différents sur les six dernières éditions .
Bien que les clubs italiens ne brillent pas cette année en Ligue des Champions, leur succès grandissant a été représenté par les deux finales atteintes par l’Inter, en attendant que d’autres transposent leur réussite nationale en succès européen.
Mais malgré ce nouvel essor, la Serie A porte le poids de sa réputation : celle d’un championnat réservé aux joueurs d’expérience, voire d’un championnat de fin de carrière pour les plus détracteurs. Cette impression a bien entendu été renforcée par les recrutements phares de l’été 2025, ceux de Luka Modric et Kevin De Bruyne en particulier.
En dépit de cette impression, de plus en plus de jeunes joueurs parviennent à faire leur trou dans différents clubs. Les effectifs se renouvellent, les stratégies de recrutement évoluent, et le championnat semble peu à peu faire peau neuve.
Alors, comment ces jeunes parviennent-ils à s’imposer ? Changement de philosophie, ou simple vague passagère ? Zoom aujourd’hui sur le phénomène de rajeunissement de la Serie A.
Épisode 1 : L’exemple Como
Si un projet incarne ce vent nouveau qui souffle sur le championnat, c’est bien celui du Como 1907.
Encore pensionnaire de Serie D en 2019, le club est 7 ans plus tard à la lutte pour les places européennes, grâce avant tout à un projet consistant et une vision à long-terme.
Au moment du rachat par le groupe indonésien Djarum, les nouveaux propriétaires comprennent que la refonte d’un club de football demande du temps.
Loin d’eux l’idée de dénaturer l’existant, les dirigeants décident de miser sur l’ancrage local.
Ils apurent les dettes du club et réinvestissent dans les infrastructures, main dans la main avec les Tifosi locaux. Dès 2019 est nommé l’un des hommes les plus importants de la réussite de Como, en la personne de Carlalberto Ludi, dit ‘Charlie’, ancien défenseur du club et désormais directeur sportif.

Partant avec des moyens limités, son réseau de recrutement lui permet de construire une équipe cohérente à chaque étape du projet, bâtissant peu à peu ce que deviendra le club en Serie A.
Il recrute par exemple Patrick Cutrone à l’été 2022. Né et formé à Côme, l’attaquant italien arrive en fin de cycle à Wolverhampton après notamment un passage au Milan AC, et devient une figure importante du succès en Serie B. Meilleur buteur de la saison 2023-2024, il permet à son équipe d’enfance de retrouver l’élite du football italien après 21 ans dans les divisions inférieures.
Au cours du même été, Ludi met la main sur celui qui deviendra la pierre angulaire de la réussite du club : Cesc Fabregas. En fin de carrière après une expérience de quelques saisons du côté de Monaco, le milieu espagnol est séduit par le projet, et devient le premier grand nom à poser ses valises à Côme, mais son impact ne se mesure pas uniquement sur le terrain. Il crédibilise le projet lombard aux yeux de l’Europe, et amène de nouveaux investisseurs, notamment son ancien coéquipier Thierry Henry.
Malgré la difficulté d’attirer les profils compétitifs en évoluant aux échelons inférieurs, les dirigeants parviennent à se mettre en avant via ce type de « joueurs-vitrines », mais aussi grâce au recrutement de jeunes joueurs savamment ciblés sur les marchés alternatifs. En parallèle du travail autour de l’équipe première, le club mise sur une politique long-terme, et investit massivement dans son centre de formation, mettant une nouvelle fois l’accent sur l’apport des jeunes joueurs au projet global.
La formation au centre
À leur arrivée, les dirigeants indonésiens souhaitent donc pérenniser l’ancrage local, et développer leur stratégie sur les prochaines années. Ils achètent ainsi dès 2021 un complexe sportif amené à devenir le nouveau centre d’entraînement et de formation de Como, rénové puis utilisé à partir de 2024.
Profitant du bassin lombard, le club repère et recrute les meilleurs talents de la région, pour les former au football « à la Côme ». Les entraîneurs d’équipe de jeunes prônent une philosophie commune, basée sur la progression à long-terme de chaque joueur, et centrée sur l’accessibilité à l’équipe première.
Accordant une importance particulière au cadre de vie et au travail individuel, chaque jeune est suivi et développé selon ses qualités, l’intégrant de la sorte pas à pas à l’approche collective.
Placé au cœur du projet, le centre de formation permet à Côme de créer une structure homogène et cohérente, servant ainsi autant la progression individuelle que les objectifs institutionnels.

Malgré la fortune de ses dirigeants, l’objectif n’est donc pas d’atteindre les plus hautes sphères rapidement via l’achat de joueurs confirmés, mais de former eux-mêmes ceux qui composeront l’équipe première de demain. Alors que la Squadra Azzura souffre ces dernières années, un centre de formation comme celui-là est une aubaine, et permet en partie de remettre sur les rails la valorisation des jeunes italiens.
Le projet comasque est donc tourné vers la jeunesse, des équipes juvéniles au groupe professionnel. Mais en attendant l’éclosion des talents de demain, Como mise sur une stratégie de recrutement bien particulière.
Recruter mieux
S’il peut compter sur l’un des dirigeants les plus fortunés du football européen, le club ne vise pas à attirer les joueurs plus en vogue du championnat. Pour atteindre les plus hautes sphères, les instances misent sur un développement progressif, fidèle aux valeurs mises en place au moment du rachat. En plus de compter sur le centre de formation, la cellule de recrutement travaille selon des objectifs bien précis.
Après des années de gestion dans les divisions inférieures, Carlalberto Ludi entreprend de bâtir une équipe cohérente pour la Serie A dès la montée en 2024. Avec une enveloppe maximale d’environ 10 à 15 millions par joueur, il se positionne sur des profils précis : Maxence Caqueret, en bout de cycle à Lyon, arrive pour prendre une place importante dans l’entrejeu aux côtés de Lucas Da Cunha, et les premiers titulaires du onze d’aujourd’hui posent leur bagages, à l’image d’Assane Diao ou Nico Paz.
Au-delà de ces belles opportunités (environ 35 millions pour les trois joueurs), la direction sportive recherche l’expérience du plus haut niveau, à moindre coût. Arrivent ainsi, libres ou contre une légère indemnité, de nombreux joueurs en fin de carrière destinés à guider la nouvelle génération. Raphaël Varane, Alberto Moreno, Sergi Roberto ou encore Pepe Reina, tous apportent leur expérience, et le club boucle son mercato avec des profils étudiés pour correspondre au football de Fabregas. Jean Butez , gardien d’expérience réputé pour son jeu au pied, ou Mërgim Vojvoda, rôdé au football italien du côté du Torino, sont conquis par la promesse d’une place de titulaire et viennent renforcer le promu dès son accession à l’élite.

Como termine ainsi sa première saison en Serie A à une très belle 10e place, et poursuit sa progression dès l’été suivant avec un mercato plus ambitieux, ciblé spécifiquement sur des joueurs de moins de 23 ans, malgré toujours quelques prises d’expérience.
Portés par l’exemple Nico Paz, les lombards poursuivent leur recherche de jeunes promesses barrées par la concurrence des plus grands clubs européens. Jacobo Ramon, défenseur central de la Castilla, rejoint Côme sous les mêmes conditions que le milieu offensif argentin, rapidement suivi d’Alex Valle (FC Barcelone) et Maximo Perrone (Manchester City).
Grâce à cette stratégie de recrutement, le club met la main sur les plus grands espoirs du football européen à moindre coût. Acceptant qu’ils ne soient pas prêts de suite, leur jeune âge offre à Fabregas la possibilté de les modeler à son image, ces joueurs poursuivant leur formation dans un club ambitieux, où ils trouveront peu à peu leur place dans le système de jeu.
Le club en paie une contrepartie avec des clauses de rachat prioritaires souvent intégrées par les clubs vendeurs, mais bénéficie de talents difficiles à convaincre pour n’importe quel autre club promu aussi récemment.
L’intégration à un projet cohérent et l’assurance de progresser dans un club visant le haut de tableau d’un championnat majeur convainquent rapidement ces jeunes, et Como devient ainsi une plaque tournante des plus grands prospects du Vieux Continent.

Mais le club ne base pas sa stratégie de recrutement uniquement sur cette approche. Grâce à son réseau de scouting, les cibles préférentielles sont identifiées partout en Europe en dehors des championnats majeurs. Malgré quelques exceptions arrivées de clubs du top 5 comme le Betis, les ligues dites « mineures » représentent un marché auquel le board comasque s’intéresse tout particulièrement, y identifiant et observant leurs meilleurs jeunes avant de les recruter.
Ainsi sont arrivés cet été Martin Baturina, milieu offensif croate du Dinamo Zagreb révélé par sa présence dans la liste nationale à l’Euro 2024, ou Jayden Addai, ailier néerlandais formé à l’AZ. Ce type de profil est repéré tôt, permettant à Como de se positionner avant les plus grands clubs européen et d’envisager des plus-values intéressantes.
Como place donc les jeunes joueurs au centre de son projet. Entre formation, espoirs de grands clubs et repérage dans les championnats mineurs, les dirigeants diversifient leur approche, permettant à Fabregas de compter sur une équipe cohérente et acquise à son idée de jeu. Entourés de joueurs d’expérience en quête d’un dernier défi ambitieux, l’équilibre peut être trouvé, et le modèle comasque démontre que la jeunesse a sa place en Serie A.
La malle financière des propriétaires indonésiens n’est bien entendu pas étrangère au pouvoir d’attraction du club, mais il serait réducteur de l’en considérer comme la cause principale. Dès leur arrivée en 2019, la mise en place d’un projet ambitieux et tourné vers l’avenir est devenu la priorité. En montant progressivement les échelons jusqu’à se placer aujourd’hui dans la course à l’Europe, Como a démontré la viabilité de son approche dans un championnat où l’expérience est reine.
Un coach à l’image du projet
Arrivé au club en tant que joueur en 2022, séduit par les ambitions des propriétaires et rassuré sur les possibilités de reconversion, Fabregas n’honorera qu’une de ses deux années de contrat. Nommé à la tête de l’équipe U19 dès la saison 2023-2024, Como voit en lui le futur entraîneur du groupe professionnel. Ils le nomment même à ce poste dès novembre 2023, mais il n’y restera qu’un mois, ne disposant pas encore des diplômes nécessaires. Malgré ce temps réduit, l’espagnol pose déjà les bases de sa philosophie de jeu, appliquées dès sa prise de fonction au début de la saison suivante.
Il faut dire que Cesc Fabregas coche toutes les cases de l’entraîneur recherché par Como : il propose une vision du football novatrice et spectaculaire, ayant appris aux côtés des plus grands. Formé à La Masia, il connaît l’importance de la formation et de la continuité du développement des espoirs. Avec l’entière confiance de la direction, débuter sa carrière dans un club comme celui-là lui aura également permis de ne pas se montrer trop vite sous le feu des projecteurs, lui laissant le temps et les ressources nécessaires pour développer pas à pas son système tactique.
Ainsi, en combinant savamment les ingrédients, le projet comasque fonctionne : le jeu attrayant, porté par son nouveau joueur-star a crédibilisé le club au niveau supérieur de la Serie A, et les résultats sont en constante progression.

Évoluant en 4-2-3-1 sur papier, le système de Fabregas est très variable dans les faits. Les nombreux déplacements offensifs rendent difficile à l’adversaire la lecture du jeu, et leur pressing haut permet régulièrement de récupérer des ballons dangereux.
Dans ce système hybride, les postes donnés au coup d’envoi sont plutôt théoriques, Fabregas recherchant systématiquement à créer l’espace grâce aux déplacements et combinaisons dans les petits espaces. Dans son équipe, l’ailier droit peut devenir un milieu relayeur, le latéral un ailier, et le milieu central un défenseur. L’approche est pensée de manière à maximiser la création d’espaces, et la grande justesse technique de son équipe permet de faire avancer le bloc rapidement. N’hésitant pas à sauter une ligne face à la pression adverse, les circuits sont répétés inlassablement, donnant une grande impression visuelle de fluidité une fois mis en place sur la pelouse.
Un football relationniste, dans lequel les jeunes joueurs prouvent toute leur utilité. Encore aux prémices de leur apprentissage du haut niveau, Fabregas les forme à sa philosophie. À force de travail à l’entraînement, au fur et à mesure de l’intégration du joueur à l’approche globale, il se fond peu à peu dans un collectif fonctionnel, amenant ses propres qualités à une machine déjà bien huilée.
Malgré la présence importante d’éléments dans leur vingtaine, l’équilibre peut être trouvé grâce à la connaissance du haut niveau des joueurs plus expérimentés. Nico Paz peut par exemple remercier Alvaro Morata, l’ancien buteur du Real Madrid pesant de tout son poids sur les défenses adverses pour ouvrir des espaces à son coéquipier argentin.
Chaque joueur est savamment étudié pour correspondre à la tactique de Cesc Fabregas. La justesse technique est l’une des qualités les plus importantes à Côme, où le gardien et la ligne arrière jouent d’ailleurs un rôle crucial dans la construction des offensives. Jean Butez est le premier relanceur, et participe au jeu de possession. Jacobo Ramon s’est rapidement fondu à cette équipe, ses capacités de relance étant particulièrement mises en avant. En faisant reculer les milieux dans l’arrière garde en phase de construction, Fabregas s’assure des circuits de passes fluides, et un jeu toujours tourné vers l’avant.


Dans un système tactique aussi exigeant, l’intégration des recrues se doit d’être progressive. Martin Baturina, arrivé à l’été 2025 et annoncé comme l’un des plus grands espoirs croates, a notamment eu besoin d’un temps d’adaptation. Évoluant dans la même zone que Paz, il a appris au fil des premières semaines à se fondre dans le collectif.
Peu utilisé en première partie de saison, Fabregas a pris le temps de le façonner, de le tester à plusieurs postes et dans plusieurs configurations, pour en faire une arme offensive supplémentaire dans son système. La précision de la partition collective étant primordiale, l’adaptation est une étape logique de l’intégration au football de Como, avant de pouvoir démontrer toutes ses qualités dans un rôle important.
Avec cette expérience, l’ancien milieu d’Arsenal se forme au métier d’entraineur dans le meilleur contexte possible. Tête de file du projet, il bénéficie du soutien total de ses dirigeants, et la direction sportive pensée à long-terme lui permet de pouvoir compter constamment sur plusieurs joueurs au-dessus du lot, maniant son effectif au gré du matériel apporté. Ayant appris aux côtés de Guardiola, Wenger ou Mourinho, il se forme lui aussi peu à peu à son métier, et impressionne déjà en Europe. Avant de viser les plus hautes sphères, Fabregas grandit loin de la pression, dans un contexte pensé pour lui.
Quels résultats ?
En retrouvant l’élite en 2024 avec pour objectif le maintien, Como a impressionné la Serie A. Grâce à leur vision novatrice et leur projet solide, les lombards ont donc terminé la saison dernière à la 10e place, et font encore mieux cette année.
Actuel quatrième du championnat et qualifié dans le dernier carré de Coupe d’Italie, le club démontre à ses concurrents qu’un nouveau modèle est possible. Dans un championnat réputé pour mettre en avant l’expérience et la lecture tactique, Côme souffle un vent frais. Si les premières têtes d’affiches du projet partiront cet été, le club souhaitera poursuivre sa progression en gardant la même recette. Les résultats sportifs permettent d’augmenter les investissements au cours des mercatos, mais la philosophie reste la même : former correctement, recruter intelligemment, et penser « long-terme ». Réussir dans le football tient du marathon, non du sprint, et les dirigeants l’ont très rapidement assimilé.
En suivant l’exemple de Côme, toute la Serie A pourrait évoluer. La cohérence du projet depuis le premier jour porte aujourd’hui ses fruits, et le club pourrait plus rapidement que prévu devenir un incontournable du championnat.
